Comme beaucoup de québécois, je n’ai pas le coeur à la fête en ce 24 juin 2011. Les divisions et l’implosion du Parti Québécois diminuent mon intérêt envers notre Saint-Jean-Baptiste, fête qui de toute façon perd de son intérêt avec les années qui passent. Je sais d’ailleurs ne pas être le seul dans mon cas. Que ce soit chez les jeunes, les X ou les baby-boomers, le sentiment de ralliement collectif ne correspond plus à notre réalité.
En fait, quand on y pense, la mobilisation et les grosses manifestations font partie d’un temps révolu. Si on creuse plus loin avec lucidité, on se rendra compte que derrière ce désabusement collectif que l’on classe toujours dans le fourre-tout du cynisme, se profile la disparition de tout ce qui a motivé des générations de québécois dans les décennies passées.
Il est minuit moins une pour enfin voir la réalité en face : le bien commun, l’unité nationale, la solidarité et tous ces concepts issus des années 70 sont devenus complètement obsolètes.
Pour encore un grand nombre de personnes, le naufrage de ces idéaux est tout simplement impensable. Même quand on fait le tour de la blogosphère québécoise, on se rend compte qu’un grand nombre de ceux qui écrivent sur la politique sont encore viscéralement attachés à l’épanouissement collectif, véritable paradigme québécois depuis un demi-siècle. Il en est de même de la plupart des leaders politiques actuels, et de nombreux penseurs qui s’expriment sur la place publique. Pourtant, ces gens parlent désormais dans le désert, et en ont de plus en plus conscience, quoique vaguement. Un mouvement souterrain est en marche depuis plus d’une décennie au Québec, et ce mouvement est silencieux parce que justement il repose sur un paradigme qui n’a pas besoin de faire de bruit : son nom est l’individualisme.
Entendons-nous bien; je n’accole à ce mot aucun sens péjoratif. Voyez-vous, j’ai besoin de le préciser car l’individualisme est profondément malmené au Québec depuis la nuit des temps. Quand on en parle, c’est toujours pour le décrier. Ça remonte bien entendu à l’emprise du catholicisme sur le Québec. Le flambeau de cet anti-individualisme a ensuite été remis au socialisme et à la social-démocratie péquiste, puis a Québec Solidaire, qui est maintenant en quelque sorte le dernier espoir de cette mentalité. Ce flambeau, Amir Khadir le porte bien haut, en tant que dernier pape de l’église du «bien commun québécois».
Cet individualisme donc, que l’on mentionne avec mépris exclusivement pour tenter de ramener les brebis égarées dans le troupeau, a toutefois une forme et une expression bel et bien politique. Le cynisme ne peut plus être encore et toujours utilisé pour le qualifier. Pourquoi? Tout simplement parce que l’individualisme ne reculera pas. C’est s’illusionner que de croire que la population n’attend que la bonne occasion pour recommencer, comme dans le bon vieux temps, à s’enthousiasmer pour un leader ou un parti qui lui parlera avec panache et intégrité du bien collectif et de l’épanouissement national. Ceux qui allument des lampions dans cet espoir dérisoire sont tout simplement dépassés par la société dans laquelle ils vivent. C’est le cas, entres autres nombreux exemples, de Pierre Curzi, Lisette Lapointe, Louise Beaudoin et Jean-Martin Aussant, les premiers députés démissionnaires du PQ dans la crise actuelle.
Leur geste démissionnaire a un caractère si insensé, déraisonné et auto-destructeur, qu’il démontre éloquemment à lui seul jusqu’à quel point ces gens sont dépassés par le nouveau Québec qui émerge. La gifle du 2 mai dernier, qui a vu le parti de Jack Layton emporter la quasi-totalité des sièges du Bloc Québécois, les a obligé a voir en face une réalité qu’ils nient depuis des années : le projet national souverainiste n’est plus un critère de choix électoral dominant pour les québécois.
Il était d’ailleurs fort révélateur d’entendre ces démissionnaires affirmer qu’ils ne se reconnaissaient plus dans le parti Québécois actuel. En vérité, ce qu’ils n’ont pas dit, c’est qu’en fait c’est le Québec qu’ils ne reconnaissent plus. C’est bien normal car le Québec a bel et bien changé, et pour de bon.
Comme je le disais plus haut, pour un grand nombre de politiciens et de militants souverainistes, la fin du bien collectif et des projets de société comme moteurs politiques est impensable, inacceptable, et relève du sacrilège. Il est toujours douloureux de voir le rêve de générations se fracasser contre la falaise de la réalité. C’est triste car il y a une réelle tristesse chez ces gens qui se sont battus et ont cru profondément que l’émancipation et la souveraineté du Québec passaient par l’âme collective et l’état. Ils y croient encore, et la plupart y croiront toujours, malgré leur réelle souffrance de voir le Québec qu’ils aiment disparaître. Mercredi, en entrevue avec Anne-Marie Dusseault à son émission une heure en 60 minutes à RDI, Gilles Duceppe était l’expression même de cette tristesse doublée d’obstination.
Au-delà de la compassion que nous nous devons d’éprouver pour ces derniers combattants de la solidarité sociale et du bien commun, il y a un dernier geste à faire et un dernier propos à leur dire, avant que leur parti, le PQ ou le Bloc, ne disparaissent bel et bien, emportés par l’ouragan de ce nouveau Québec individualiste.
Voici donc l’essence de mon message : les québécois sont encore ouverts à la souveraineté du Québec, et un grand nombre sont d’ailleurs souverainistes. Mais ce qui les intéressent, ce n’est pas un projet souverainiste collectif, mais un projet souverainiste individuel. Ils sont à la recherche d’une voie politique, qu’elle soit souverainiste ou autre, qui leur permettra d’avoir une meilleure qualité de vie familiale et individuelle. Ils veulent plus d’économies dans leurs comptes en banque, plus de biens pour profiter de la vie, plus d’argent pour se payer des services médicaux ou des études de qualité. Les québécois veulent que le Québec soit riche, prospère, et que leurs enfants aient accès aux meilleures écoles, puissent s’épanouir individuellement dans le monde entier, sans barrières linguistiques. Les québécois veulent un état économe, qui ne gaspille ni ne favorise les groupes d’intérêts ou les groupes criminels. Les québécois veulent que les efforts soient concentrés à faire réussir les plus brillants d’entre nous. Si la souveraineté du Québec devenait un outil pour cet épanouissement individuel, la vérité est que les québécois voteraient majoritairement pour la souveraineté. Qu’attend donc le mouvement souverainiste pour prendre acte de la nouvelle réalité, et offrir aux québécois ce qu’ils attendent, soit un discours qui les rejoignent dans leurs véritables intérêts individuels?
Personnellement, je suis moi-même en deuil. Contrairement à ce que vous pensez, je suis depuis toujours un social-démocrate. Je n’ai jamais envisagé voter ADQ, et encore moins conservateur. Depuis que j’ai le droit de vote, j’ai voté pour le PQ. Et je souhaite ardemment que ce parti survive. Le futur parti de Legault ne m’intéresse pas. Mais je dois faire mon deuil de ma vision souverainiste passée, si je veux que cette option trouve une place en ce XXIème siècle. Si je veux, justement, que le PQ soit plus que le parti d’une génération. Pour que cela se produise, le PQ a besoin de plus que de petits changements cosmétiques. Il a besoin de recadrer la souveraineté dans un tout nouveau paradigme, soit celui de l’individualisme des années 2000. Snober ou démoniser l’individualisme et le matérialisme ne sauvera ni le PQ, ni le mouvement souverainiste. Ce ne sont plus des fêtes nationales qui forgeront ce siècle, mais des pays composés d’individus propères et accomplis.
















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