C’est la fin mars. En moi, le printemps cherche son chemin, mais la fatigue de l’hiver m’habite encore. Dans l’actualité, c’est la débâcle, et ça n’a rien à voir avec le dégel. Dégel serait de toute manière un mot absurde pour qualifier la fin de l’étrange saison qui s’achève. Si on peut appeler ça saison. Tiens, v’là un autre mot qui fout le camp… Décidemment, le réchauffement climatique fait mal au vocabulaire.
Comme je disais, l’actualité est d’un nauséabond…Ici, le gouvernement Charest tente de reprendre le dessus; on dirait plutôt un décapité qui se soucie de sa mise en pli. Dans l’avalanche de doutes et de suspicions, personne ne se souvient d’un vieil événement de 2006, passé quasi-inaperçu. Moi je m’en souviens, et ça ne m’aide pas du tout à supporter le climat politique actuel.
Au-delà des frontières, les républicains américains sont plus que jamais hystériques après l’adoption de la loi sur la santé, et au vatican, la splendeur de Saint-Pierre-de-Rome ne camoufle plus rien des fissures du catholicisme et de la papauté. On a pas fini de voir remonter à la surface toutes ces histoires de pédophilie. (Je me bats en ce moment avec mon correcteur, qui tient absolument à ajouter un majuscule à vatican. No way.) Heureusement le soleil brille sur Montréal. Ça me fait penser à l’été, ça me le fait espérer. C’est la période de l’année où il fait bon esquisser des projets de voyages. Ou revenir sur ceux qu’on a fait.
Dans une plus large perspective, c’est le moment idéal pour moi de vous parler du lien que j’entretiens avec l’espace, avec tous ces lieux où je vais.
C’est comme ça depuis mon enfance. Les endroits, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs, ont un impact sur mes humeurs, mon bien-être. Plus d’impact que sur la plupart des gens. Malheureusement, je n’ai développé aucun pouvoir surnaturel avec ça. Dommage. Ça aurait ajouté du spectaculaire à mon propos ! Dans mes futurs billets, je vous parlerai de mes terreurs d’enfance liés à certains lieux. Je vous parlerai d’un endroit qui m’a marqué plus que tout. Je vous parlerai des étranges abords du canadian pacific railway dans le mile-end.
Je vous raconterai mon premier sanctuaire, un endroit forestier magique où j’allais me réfugier, et qui a disparu de triste façon. Je vous entretiendrai aussi de ces nombreux sites, où mon être s’est ressourcé chaque été, aux quatre coins du Québec et de l’est canadien.
Je vous livre donc aujourd’hui mon premier billet sur ces endroits, qui ont tous une importance significative dans ma vie. Je les classe toujours en deux catégories; les sanctuaires, et les no man’s land.
Comme l’actualité est moche et l’été encore loin, on va commencer, si vous le voulez bien, par l’un de mes sanctuaires favoris. Ils ont d’ailleurs tous des vertus communes; ils chassent mes contrariétés, ils me redonnent de l’énergie physique et mentale. Rien là d’ésotérique rassurez-vous, ce sont juste des endroits qui me réconcilient avec le monde, qui me font voir le plus beau de la vie. Très facilement, j’arrive à m’y transporter en pensée, et à ressentir immédiatement leurs bénéfices. Quand j’y pense, quand je médite ou quand j’en rêve, ils sont comme des refuges, des havres thérapeutiques qui enlèvent le stress d’une journée de travail en un clin d’œil. J’arrive facilement à en retrouver les odeurs, à entendre le vent où à les visualiser. Ils sont un baume sur ma vie tourbillonnante de citadin. Ces endroits sont rarement construits, mais ça arrive. En majorité, ce sont des sites naturels, et dans ces cas-là on peut vraiment dire que grâce à eux je suis et resterai toujours un paysan urbain.
Le parc national des Hautes-Gorges-de-la-rivière-Malbaie est d’une telle beauté qu’on peut le considérer dans son entièreté comme un sanctuaire. Certains diront peut-être que la région québécoise de Charlevoix, où il se situe, est elle-même un immense sanctuaire. J’émets cependant une réserve. Si Charlevoix regorge de tels endroits , le parc des hautes gorges demeure le cœur palpitant de cette région incroyable.
Adolescent, j’avais été envoûté par le roman de Félix-Antoine Savard, Menaud Maître-Draveur. Au-delà de son discours politique, sa poésie est de toute beauté, particulièrement dans les descriptions des lieux naturels. Or, le récit de Menaud a justement pour cadre les hautes-Gorges de la rivière Malbaie, à l’époque un haut-lieu de la drave. Quand j’ai découvert l’endroit lors de mon premier petit voyage là-bas, j’y ai retrouvé le souffle de l’oeuvre de Savard, mais j’ai compris du même coup combien l’endroit lui-même avait pu l’inspirer.
J’y suis allé y camper pour la première fois en 2004. Un des sites de camping, appelé l’Équerre, est très retiré, sur le bord de la rivère. L’on doit s’y rendre à pied, à vélo ou en canot/kayak. En canot, nous faisions ça en deux heures, (16km), avec tout l’attirail dans l’embarcation. Une fois rendu, on y trouve une vingtaine de terrains près du cours d’eau, de même qu’une pointe de sable formant une plage géniale, et à 1 km plus loin dans les bois, une superbe chute d’eau. Le trajet sur la rivière, dans le milieu de la gorge, est en lui-même féérique. Pour les visiteurs de passage, prendre le bateau mouche est une des principales attractions de toute la région .
L’une des plus belles randonnées pédestres du Québec est située dans le parc. Elle a pour nom l’Acropole des draveurs. C’est à son plus haut sommet que la vue imprenable sur les gorges devient une expérience carrément mystique. C’est précisément sur le roc, au pic le plus haut du trek, que j’ai vécu un moment de pur extase. C’est cet endroit précis que j’ai sacré sanctuaire.
Ce que je retiendrai toujours, c’est la lumière de cet endroit. Il y a là une vitalité, une force qui me dépasse, et qui va au-delà de ce que mes yeux décèlent, au-delà des gorges, et de leurs minces filets de chutes dévalant ça et là. Une lumière qui galvanise et incite à la poésie. Un des plus beaux endroits du Québec et de la planète, qui forme d’ailleurs une aire centrale de la réserve mondiale de la biosphère de Charlevoix (UNESCO). J’aime à croire que l’immense météorite tombé dans la région il y a 360 millions d’années joue un rôle dans la magie de l’endroit, mais c’est plutôt la glaciation et la formation du bouclier canadien qui en a sculpté les contours.
Voilà le topo.
Maintenant, j’ai pensé m’arrêter ici et vous laisser découvrir mes souvenirs de l’endroit en photos, accompagnées d’extraits de Menaud Maître-Draveur. Bon voyage !
Cette nature, elle semblait l’aimer depuis le premier jour, lointain déjà, où il s’était appliqué à la connaître. Elle lui donnait l’air vierge et pur de la montagne, l’eau de ses sources, le bois de sa maison, l’écorce de son toît, le feu de son foyer qui, le soir, pour le plaisir de ses yeux, dansait follement comme une jeunesse sur les bûches et dont la chaleur lui caressait le visage, l’enveloppait dans l’or de ses rayons. Elle lui donnait encore le poisson de ses lacs, le gibier de ses taillis; elle lui dévoilait le secret des cloîtres silencieux, des hauts pacages où broutent les caribous de montagne; elle lui avait appris la science des ailes, des crocs, des griffes, des murmures, depuis le frou-frou de la libellule dans les roseaux des marécages jusqu’à la plainte chaude et profonde des orignaux fiévreux dans l’entonnoir des coupes.
Cette fois, c’était bien elle, sa vie, que tout cela: paysages coupés de tourbières et de broussailles, lacs dorés du ciel, pâtis de brouillards, grandes barres de lumière, grandes barres d’ombre, jardins d’éricales, vasières gris-bleu; et, sous le manteau d’apparence immobile, toute une vie réduite par l’hiver et qui se libérait soudain, se dilatait à l’aurore et s’exaltait en un vol aussitôt replongé dans la forêt humide du matin.
Bien loin, dit-il, quand on a monté très haut dans l’escalier de la verte montagne, il y a une forêt de bouleaux tourmentés par le vent. Par une gorge d’enfer, entre deux parois à pic, s’engouffre le vent; et, sous les lanières cinglantes, les arbres tordus et d’écorce rouge ressemblent à des suppliciés. C’est le pays où l’air est frais comme une source et l’eau, pure comme l’air. Là, croissent les gadelles poilues et les viornes et sur les crans austères brillent les rubis de la canneberge. Jardins mystérieux ! retraites inviolées ! où, sur le silence des mousses, sans crainte, le caribou mène la vie limpide des cimes.
Dans les coupes, au loin, on entrevoyait de ces chemins clairs qui semblent des passes mystérieuses vers des pays sans fin…Dans ce pays-là, on était pas riche; mais on y respirait le bon air; et, toujours, le vent y faisait tourner quelque parfum, soit des bois, soit des champs. On vivait loin des autres; mais, aussi, loin de la poussière des grandes routes, et plus libre que ceux des villes.
Mais toutes les choses qu’il avait entendues la veille revinrent comme en songe. Toutes comme de belles images: celle des forêts et de la plaine herbeuse de son pays, celles de l’eau blanche qui dévale sur les rivières inclinées, celles de l’eau bleue qui s’étale sur les lacs tranquilles.
*les citations sont toutes extraites de Menaud Maître-draveur, Félix-Antoine Savard, Bibliothèque Québécoise et Éditions Fides
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[...] vous ai déjà parlé de mon lien particulier avec les lieux et l’environnement, dans mon billet sanctuaire (1). Comme je vous l’avais alors expliqué, il y a des endroits qui me ressourcent, et d’autres qui [...]